Chronique d’une saison de terrain – 1 – Des corbeaux qui ne volent pas à l’envers

Ce matin, miracle ! il ne pleut pas et il n’y a pas de vent. C’est le moment d’aller arpenter les vertes campagnes à la recherche d’une biodiversité préservée.

J’ai donc sauté dans mes chaussures, mis sac au dos et pris… le tram. Puis le métropolitain. Qui m’ont cahoté jusqu’au croisement de deux avenues bordées de hauts platanes et là, j’ai commencé à compter les corbeaux.

Et tout de suite le romantisme du beau métier qui vous permet d’être au contact avec la nature en prend un coup.

Pourquoi les corbeaux ? Pourquoi le croisement de deux avenues ?

Le corbeau. Tout le monde sait reconnaître le corbeau ! Voire. En ville, ce que vous voyez dans 95% des cas, ce sont des corneilles (à la campagne aussi d’ailleurs. Enfin pas 95, mais beaucoup). La Corneille est toute noire, du bout du bec à celui de la queue. Elle croasse plutôt aigu, et profère à l’occasion tout un vocabulaire déconcertant. Elle niche en haut des arbres, dans un solide berceau de branchages, et – c’est important – toujours seule. Enfin. En couple isolé, quoi. Comme les pies, et comme la plupart des oiseaux. Elle défend un territoire autour du nid, face à ses congénères et aux prédateurs potentiels, et gare là-dessous. L’homme déteste les corneilles, pour plusieurs raisons, mais principalement deux. La première est qu’elle est noire. La seconde est que la Corneille est intelligente. Assez, en tout cas, pour profiter de nous d’une manière vexante. Un célèbre hebdomadaire national y a d’ailleurs consacré une couverture demeurée célèbre, bien que laissant à désirer question identification des espèces. #RetirezMoiPhotoshop

PointCorneilles

La corneille, en effet, doit la rapide progression de ses effectifs nicheurs urbains à sa capacité à se nourrir de jambon, de frites de maquedau et de tous ces mets dont, rien qu’à nous observer, elle devine l’incomparable savoureux. Notons quand même qu’à l’échelle de tout le pays, sa « pullulation » est plus qu’à relativiser.

Mais revenons au Freux, notre vedette du jour. Il est noir aussi, fait la même taille, mais se distingue par la face et le bec blancs (en fait, déplumés). Adepte comme la corneille du commandement « croassez et multipliez-vous », il pousse un cri plus grave et moins varié. Il niche en colonies de quelques nids à plusieurs centaines, quand on lui fiche la paix. Pour Linné, c’est Corvus frugilegus, et vous pouvez le surnommer Corbeau-des-fruits-et-légumes : ce n’est pas lui qui va pirater vos sandwichs (ni les poussins des merles du jardin). Il se contente benoîtement de fouir dans les champs, ce qui lui vaut quelques inimitiés paysannes, un peu exagérées du reste ; sauf de manière très ponctuelle, l’impact du freux est bien faible.

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Bon, mais alors que fiche-t-il en ville ? Et bien on ne sait pas trop. Nicher en colonies, c’est sûr, est une assurance anti-prédateurs, une sorte de mise en commun de la défense. Nicher en ville aussi : avenue de Saxe, les martres sont rares et les Autours à peu près absents. Restent les chats, qui grimpent rarement à de telles hauteurs. La colonie urbaine est donc virtuellement invulnérable… C’est sans doute la raison de base de cette irruption, relativement tardive d’ailleurs (pas avant les années soixante).

Sauf qu’évidemment, ce n’est pas du goût de tout le monde. Et pour peu que monsieur le maire niche lui aussi, pardon ! ait son bureau juste derrière la fenêtre qui donne justement sur un arbre peuplé de cinq beaux et gros nids tous occupés, les services municipaux ont vite fait de voir rouge.

Et voilà comment ils mandatent une association pour, à tout le moins, tâcher de faire le point : les corbeaux, combien sont-ils, que veulent-ils, quelles sont leurs revendications, est-ce un drapeau de l’EI qu’on voit là dans l’arbre, non, c’est juste un autre corbeau.

Les Freux commencent à nicher en mars. C’est-à-dire qu’au début du mois, ils retrouvent les vieux nids et les rafistolent – les « rechargent » de brindilles – avant de pondre. Les feuilles n’étant pas sorties, c’est le moment d’aller compter combien, parmi ces nids, ont retrouvé leurs chiffons noirs (le corbac en personne), indice d’une nichée à venir. J’en ai dénombré, ce matin, soixante-dix-sept sur quelques kilomètres d’une avenue cossue (je vous assure que là, ils ne volent pas à l’envers) et plusieurs tronçons annexes. Toujours aux fourches des platanes.

Le résultat brut est une carte comme celle-ci (illustration non contractuelle et tout et tout).

FreuxMars16

L’objectif de tout ça ? Suivre la dynamique des principales colonies et évaluer le résultat des opérations de retrait hivernal des nids, une mesure simple censée dissuader les oiseaux de faire l’effort de se réinstaller.
C’est qu’à moins de pratiquer une destruction massive de ce qui n’est pas loin d’être le seul signe de biodiversité dans ces quartiers complètement minéraux et de parachever le tout en coupant les arbres, pour être sûr que les Freux ne reviennent pas, réduire un peu les « nuisances » (ou perçues telles) n’est pas une mince affaire. Et justifie du doigté, et de la connaissance.
L’idéal serait de repousser graduellement les oiseaux vers des rideaux d’arbres accueillants situés hors zone habitée, sans pour autant les concentrer trop près des champs. En effet, plus la colonie est loin en ville, plus les oiseaux se dilueront dans l’espace rural pour s’y nourrir et leur impact sur les cultures deviendra carrément imperceptible. Encore faut-il y arriver.
L’effarouchement ? En général, ça donne ceci :

ballons_corbeaux

Vu son peu d’efficacité, ce dispositif pourrait à la rigueur passer pour une œuvre de land-art avant-gardiste et se revendre des fortunes au profit de la protection des sales bêtes noires et qui croassent.
Autre possibilité : des hauts-parleurs braillant des cris ou une pétarade, ce qui ravira, à n’en pas douter, les riverains remontés contre le Freux en raison… du bruit.

L’élagage est encore la seule solution efficace (éliminer les fourches utilisables par les Freux) mais elle est coûteuse et fatigue énormément l’arbre. On ne peut donc y recourir que de manière limitée.

D’ici là, reste à savoir vivre avec le Freux. Le quartier compte cent mille habitants. Les corbeaux sont environ cent cinquante… Hors quelques mésanges, moineaux et ramiers, ils sont presque les seuls oiseaux à annoncer le retour du printemps. Dans quoi voulons-nous vivre ?

Toutes ces questions agitent, alors qu’on remonte l’avenue vociférante, braillarde de ses klaxons, de ses sirènes. Un décor de marteaux-pilons. Là-haut dans les grands arbres, les corbeaux, indifférents, apportent une brindille. Le miracle de la vie s’apprête à se perpétuer une fois de plus. A l’étage du dessous, la mésange glisse dans le trou d’une branche. Encore un printemps. Encore un cycle. Encore un tour. Combien de temps la vie aura-t-elle le dernier mot?

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