Le printemps dans mes jumelles, chronique d’une saison de terrain. Prélude.

Geai des chênes

Est-ce pour donner une forme de suite à la Pompilinaire de la semaine passée ?
Est-ce pour conjurer l’exaspération qui ne m’a plus quitté depuis la lecture de cet article, sur un site politico-économique libéral bien connu, où un monsieur en gris très comme il faut expliquait qu’on ne pouvait pas compter les oiseaux puisqu’ils volent ?

Peu importe. Cette année, vous pourrez suivre ici, tout simplement, ma saison de terrain de chargé d’études en association de protection de la biodiversité.

Mais surtout, je l’espère, beaucoup de Nature. J’espère vous faire découvrir des écosystèmes, ordinaires ou un peu moins, préservés ou abîmés, leur beauté ou leurs blessures, leurs coulisses, leur fonctionnement à eux, bien plus que ceux d’une profession.

A l’arrivée, vous connaîtrez beaucoup mieux la Nature que madame la secrétaire d’Etat ne semble le faire à ce jour. Mais je plaisante, c’est déjà le cas.

Plantons juste un peu le décor.
La saison de terrain, pour moi, commence en mars et s’achève en juillet, à quelques rares prospections près. Elle est centrée sur la saison de nidification, c’est-à-dire celle à laquelle les oiseaux se reproduisent sous nos latitudes. Ce pourrait être différent. Des collègues ont matière à réaliser des comptages et des suivis d’oiseaux en migration ou en hiver. Ce n’est pas mon cas.
Au fil des jours, il sera question de suivis d’espèces. Ou de suivis de sites – tout ce qu’on peut trouver sur une carrière alluvionnaire, un quartier de la ville, un coin de campagne échantillonné au hasard, pour comparer les résultats aux années passées. Ou encore d’inventaires – c’est encore à l’échelle d’un site, mais cette fois, le but est de faire le point de l’existant, par exemple pour améliorer la gestion. J’essaierai systématiquement d’expliquer pourquoi on fait ça, et pourquoi on le fait de cette manière-là.

Car il s’agit évidemment de science.

Je vais récolter ainsi trois ou quatre mille données. Elles viendront s’ajouter à une base qui comprend non seulement les miennes et celles des autres salariés, mais aussi celles de plusieurs centaines de contributeurs bénévoles. Cela donne une bonne centaine de milliers de données par an.

Pourquoi ne pas tout leur laisser faire, me direz-vous, ce serait plus économique.
Les miennes ont pour but de répondre, dans le lieu de collecte et dans les modalités (le « protocole », alias « la méthodo ») à une question précise (comme je l’évoquais plus haut), et ces questions sont trop nombreuses, ou trop spécifiques, ou exigeant une trop grande présence sur le terrain (ce qu’on appelle la pression d’observation, encore un terme qui vous sera vite familier) pour que le réseau bénévole suffise à la tâche. Ces questions sont posées par des financeurs publics ou privés. Pas de but, pas de sous. Le temps des subventions de fonctionnement est bien révolu. Aussi – et accessoirement parce qu’il est légitime de laisser les meilleurs sites aux bénévoles – mon travail de terrain m’envoie-t-il généralement sur des secteurs qui ne sont pas ceux où, spontanément, j’irais me balader. Vous le verrez jour après jour : « le terrain », ce n’est pas batifoler dans la verte campagne aux frais du contribuable excédé.

Pour vous représenter la densité exigée, je serai sur le terrain à peu près tous les matins en avril et en mai, une bonne partie de mars et de juin et quelques jours encore en juillet. A l’occasion, le soir aussi.

Les horaires sont imposés par la fameuse Méthodo. Il s’agit d’être sur le pont aux heures d’activité des animaux, pour en compter le bon nombre et recueillir toutes les informations possibles sur ce qu’ils peuvent bien fabriquer dans ce champ ou cette carrière. Vous avez sûrement remarqué que les oiseaux chantaient à l’aube et baissaient nettement de rythme dès le milieu de matinée. Or, l’oiseau chanteur est un oiseau qui défend un territoire et s’apprête à nicher. C’est donc à l’aube qu’il convient d’aller constater sa présence. L’aube, en juin, c’est drôlement tôt.
Quant aux Rapaces nocturnes et aux Amphibiens, ces andouilles ne veulent rien savoir avant la nuit tombée. Encore n’ai-je pas, comme certains collègues, à me frotter aux Reptiles, qui pour leur part ne se mettront en route qu’une fois les moteurs chauds, au beau milieu du jour.
Enfin, il faut que la météo soit correcte. Ce matin, j’étais censé dénombrer les nids de Corbeaux freux dans un quartier du centre ville, afin d’évaluer leur capacité à rebâtir là où les nids vides ont été retirés, et s’il existe quelque manière de les faire glisser vers un coin d’agglomération moins fréquenté. Las, à l’heure où ces messieurs-dames sont visibles sur leurs arbres avant de filer casser la graine aux champs, le temps m’a proposé neige et bourrasques. Gênant, surtout pour eux, qui certes ne seraient pas restés campés en plein vent à m’attendre. En pareil cas, il faut reporter, ou se résigner à des données incomplètes, mal comparables aux autres, issue à éviter pour d’évidentes raisons de rigueur méthodologique.

Vous voyez l’affaire.

C’est à ce prix seulement que nous ramenons assez de données collectées avec assez de rigueur pour conclure avec une certitude raisonnable – et des limites toujours clairement énoncées : ici, il y a ceci, en termes d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles, etc. C’est ainsi, et non sur la base d’on ne sait quelle « idéologie » depuis « un bureau parisien » que nous sommes en mesure d’évaluer, par exemple, que l’impact d’un projet d’aménagement sur les écosystèmes constitue une atteinte au bien commun supérieure au gain escompté par ailleurs en termes d’emploi ou d’autre chose – processus parfaitement décrit aux points 182 à 188 de l’encyclique Laudato Si.

Car il s’agit bien d’un travail pour le bien commun. Je ne suis pas mieux payé si la Nature est préservée d’un projet de supermarché placé en plein marais. C’est presque le contraire. Notre travail suit exactement le même principe que celui d’un médecin : plus il y a de malades, plus il a de travail ; mais personne n’irait l’accuser de diagnostiquer de fausses grippes ou de répandre volontairement les virus dans le métro. Heureux collègues de départements ruraux dont l’équipe ne s’étoffe pas parce que la Nature n’y est pas assez menacée pour avoir besoin de défenseurs supplémentaires !

Gardez ceci en tête : nous ne sommes pas un lobby. Nous aimerions mieux ne pas avoir à faire ce travail. Nous ferions autre chose, au lieu d’avoir à nous effarer de ce qui disparaît sous nos yeux et que nul ne verra plus.

A bientôt, donc, pour une prochaine prospection.

PS: les mots en gras sont ceux qui relèvent de ce qu’il faut bien appeler notre jargon. Avant juin, ils vous seront familiers, avec beaucoup d’autres encore plus barbares.

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5 réflexions sur “Le printemps dans mes jumelles, chronique d’une saison de terrain. Prélude.

  1. C’est parti donc pour une saison qui va enrichir non seulement les bases de donnees, mais aussi les connaissances de tes lecteurs, dont moi. J’ai beaucoup d’affection pour les oiseaux, mais une severe meconnaissance qui sera donc un peu corrigee. Merci a toi.
    Si j’avais un blog je pourrais faire les chroniques d’un fonctionnaire. Mais ce serait moins simpa 😉

  2. Une mouette qui n’y connait pas grand’chose en oiseaux, c’est rare, non ? Hum…
    Merci en tous cas pour ce qui sera pour vous du travail, et pour elle, de passionnantes découvertes !

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