Concentration, contemplation

Chaque matin, mon trajet m’amène à suivre une rue qui longe un vieux parc de maison bourgeoise comme il n’en reste presque plus en ville. Il est beau, avec ses gros arbres, son sous-bois qui s’embroussaille, ses branches creuses ; une vraie petite forêt enchâssée dans la ville.
Le printemps s’y annonce par le chant de quelques oiseaux, comme dit le spécialiste, d’affinité forestière : des espèces des boisements feuillus ou mixtes clairs, tout à fait banales, mais pas en ville, bien entendu. Au reste, comme les rares éléments de naturalité en ville sont généralement des arbres, c’est à cela qu’on reconnaît la « ville verte » : on y trouve çà et là, en sus des oiseaux les plus citadins, une petite cohorte d’espèces plutôt forestières.
Ce matin, donc, en plus des Moineaux domestiques, étourneaux, Mésanges charbonnières et autre Verdier (oui, il n’y en avait qu’un), il m’a été donné d’entendre un chant de Fauvette à tête noire et un de Grimpereau des jardins. Non plus ces bribes des belles journées d’hiver, mais des chants répétés, bien affirmés, sentant véritablement le printemps. Je vous entends : la Fauvette à tête noire est une espèce généraliste et non forestière ; oui, mais elle préfère tout de même le sous-bois ; et là, c’est l’ensemble des deux qui créait une véritable petite ambiance sylvestre.
J’ai pris le temps – quelques secondes ! – de les écouter… et de saisir la donnée.

Fauvette à tête noire
Fauvette à tête noire mâle – photo Tony Hisgett, Wikimedia Commons

Ça tombait bien, car hier, j’avais lu cet article relayé par Le Comptoir Hier soir, je lisais cet article relayé par Le Comptoir qui faisait lui-même écho à un autre, où j’avais lu que notre capacité moyenne à nous concentrer sur un sujet donné était tombée en peu d’années de douze à cinq minutes.

Saturations de facilité

C’est un fait : nous sommes à ce point saturés de sollicitations que la concentration devient un effort d’une tension insupportable. La preuve : à peine avais-je tapé cette ligne que ma main s’est égarée vers la souris, qui elle-même glissait vers le navigateur Internet pour aller lire je ne sais quoi.
Je ne sais quoi, vraiment. Tout ce que je sais, c’est qu’à chaque seconde, l’ordinateur met à ma disposition quelque chose qui va m’apporter une dose de stimulation parfaitement adaptée à mon besoin tel que je le ressens dans cette même seconde – c’est-à-dire qui va exactement combler mon ennui, à très court terme – avec un effort minimal, en tout cas inférieur à ce que j’étais en train de faire, et un profit discutable, en plus du temps et du fil de la pensée perdus sur l’occupation initiale. Un peu comme un randonneur peinant dans la pente et qui se verrait constamment incité à aller boire à une source fraîche située quelques pas en contrebas plutôt que de ponctionner l’eau tiédasse de sa gourde. Tentant et commode, mais de nature à lui couper les jambes et compromettre ses chances d’atteindre le col ou le sommet espérés.
Cela existe, avec la surabondance propre à notre époque. On peut noter au passage que cette diversité d’offre sature largement nos récepteurs et qu’en fin de compte, noyés sous plus de choix que nous n’en pourrons jamais faire, et obsédés par l’idée de les faire vite pour pouvoir essayer autre chose, nous finissons par… refaire toujours le même. Faites le test… C’est par le même phénomène que dans nos supermarchés qui vendent tous les légumes toute l’année, nous finissons par acheter du jour de l’An à la Saint-Sylvestre les mêmes courgettes et les mêmes tomates (idem…)

La tentation est si grande qu’un travail appliqué, approfondi – relevât-il du loisir ! – est devenu beaucoup plus difficile. L’information est disponible en masse, mais un bruit de fond constant parasite nos outils de traitement. Pire : le choix de la carotte ne se paie même pas d’une bonne dose d’ennui. S’il n’y a rien de passionnant dans un niveau de Candy Crush, on y trouve juste ce qu’il faut pour ne pas se résoudre à lâcher, un vague petit piquant de curiosité qui pousse à vouloir découvrir le niveau suivant, bien qu’on sache d’expérience qu’il n’ajoutera fondamentalement rien aux cinq cents autres.
Je m’empresse de dire que je joue à Candy truc, comme tout le monde, et n’éprouve pas le besoin de m’en confesser en soi. Ces machins ne sont pas que des démons tentateurs, ce sont aussi des havres de relâche où l’on s’abrite du feu roulant d’informations qu’est notre vie. Ce ne sont probablement pas les plus efficaces. Mais ils soulignent un besoin.

Je ne suis pas du tout un thuriféraire doloriste de l’effort, désireux d’opposer le bon vieux temps où on travaillait dur ma bonne dame, pas comme ces jeunes de main’nant qui passent leur vie sur internet. Mais si l’on reconnaît l’arbre à ses fruits, on doit pouvoir avancer, sans subir les habituels anathèmes (« réactionnaire ! ennemi de la République ! » etc) que cette débauche de stimulations disponibles dont l’immense majorité relève exclusivement de la distraction (au sens de loisir) ne nous place pas dans des conditions idéales pour aller au fond des choses. Nous nous croyons prodigieusement multitâches ; en réalité, nous papillonnons beaucoup. Et cela ne nous aide pas, lorsqu’il s’agit d’appréhender un monde éminemment complexe. Aussi, nous avons tout intérêt à prendre le temps, parfois, d’un retour sur nous-mêmes, pour nous demander où en sont nos propres capacités de concentration, de traitement, d’analyse, et si nos limites ne sont pas excédées. Il est si facile de se croire maître de l’information, de se gargariser d’appartenir aux « digital natives », cette mystérieuse caste de privilégiés qui, parce qu’ils sont nés après 1995, auraient ipso facto hérité d’une capacité de traitement d’information décuplée. Teu, teu. La loi de Moore, ça ne concerne pas le cerveau humain.

Ne pas rester en surface

Pourquoi donc avoir parlé d’oiseaux en tête de ce blog ? Vous allez voir.
Notre capacité de concentration, donc, est tombée à cinq minutes.
Or, il est des quantités d’informations qui ne sont pas accessibles en cinq minutes (ne vous focalisez pas sur le chiffre, c’est une image…) Ni dans leur acquisition, ni dans leur traitement.
Lorsqu’on veut « compter les oiseaux », on met en œuvre un protocole destiné à récolter la quantité d’information dont on a besoin (sachant que par définition, on ne peut jamais être sûr d’être exhaustif, mais on peut s’en approcher). Ces protocoles ont été scientifiquement étalonnés par rapport aux méthodes (lourdes) qui donnent du quasi-exhaustif. Je sais ainsi qu’en restant 20 minutes sur un même point dans la forêt ou les marais, je vais capter plus de 80% de ce qui s’y trouve réellement. En 5 minutes, environ la moitié, et surtout, statistiquement, uniquement les espèces communes. C’est suffisant si je suis là pour estimer des tendances d’évolution de ces dernières (c’est le STOC-EPS). Ce qu’il faut retenir, c’est que si je ne prends pas ce temps, si je m’en tiens à ces fameuses cinq minutes, je n’ai accès qu’à la surface des choses et je perds toute la profondeur de la réalité. Imaginez un peu qu’Elie se soit borné à un point d’écoute de 5 minutes dans sa « prospection Yahvé » devant sa grotte : le résultat aurait été gênant !

C’est tout spécialement vrai pour cette réalité vitale qu’est la biodiversité ; l’état de nos écosystèmes ne se jauge pas en un clic. Il nécessite de la patience et surtout de la disponibilité à ce qui est… et ce qui n’est plus.
Il y a quelque chose de monastique là-dedans, mais nous-mêmes, naturalistes « de l’ère numérique » ne sommes pas épargnés par la tentation de l’effervescence.

Pour retrouver ce sens de la profondeur, il va falloir, je crois, questionner nos limites… pour désaturer nos radars.

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