Marcher pour le climat, c’est sérieux

À le voir, c’est un petit bonhomme de rien du tout.
Cheveux noirs en bataille, teint mat, tenue de randonneur ordinaire.
Il marche.
Il marche depuis Rome, en direction de Paris.
D’ordinaire, c’est en sens inverse qu’on marche. Pas lui.
C’est à Paris qu’il espère un miracle pour sauver (un peu) le monde.
Lui, c’est Yeb Saño.
Il marche contre le dérèglement climatique. Il marche parce que « ce n’est pas une question politique, idéologique ou environnementale. C’est une question de justice. »

Vous en avez marre du réchauffement. Vous en avez marre de la Cop21.

Moi aussi.
Et c’est pour ça que j’ai rejoint, mardi, ceux qui venaient à sa rencontre à Lyon, place Carnot, puis, mercredi, ceux qui marchaient à ses côtés sur les quais de Saône.
J’ai même eu l’occasion de lui serrer la main et jamais je n’ai autant regretté d’être à ce point une buse en anglais. J’étais intimidé, tout de même.

Lui aussi, vous savez, il en a marre et il aimerait ne plus en entendre parler. Ce serait tellement plus simple si, vraiment, le réchauffement était un « fantasme », une « mascarade », un « délire » et autres propos plus grossiers qui tiennent de plus en plus lieu d’arguments. C’est chiant, la science. C’est plus simple de lui répondre « arrêtez, sérieux » ou encore « et si tu la fermais ta gueule ? »

Quand le frère de Yeb Saño a pris la parole, mardi soir, il a raconté ce qui s’était passé le soir où le typhon le plus violent de l’histoire a ravagé son pays. Il a passé la soirée avec son meilleur ami. Il lui a dit ensuite d’être prudent en rentrant. Il ne l’a jamais revu.
Il nous a dit ses pas dans les rues jonchées de débris et de corps. Fallait-il lui dire aussi « arrêtez votre mascarade » ?
Il a conclu : « Le réchauffement est réel, il affecte des vies réelles, de vraies gens. Il est aussi réel que le cadavre de mon ami. Votre mode de vie a causé cela à l’autre bout du monde. »

La manipulation par l’émotion ? Oh, ce serait si facile. Ce serait vrai, si on montait un cas isolé en épingle.
Seulement, ce n’est pas le cas. Les événements climatiques extrêmes se multiplient et sont imputables à l’action humaine : leur fréquence excède trop largement les conséquences des déclencheurs naturels. Ce n’est pas un groupuscule militant qui l’affirme, c’est l’Organisation météorologique mondiale laquelle n’a pas besoin de fantasmer un phénomène pour exister et se financer.

Ce serait si simple si le réchauffement climatique n’était que l’invention de quelques charlatans tâchant de « vivre en parasites » en étudiant un phénomène qui n’existe pas. Si confortable ! Qui donc aurait l’idée absurde de leur emboîter le pas ? Quelle mouche piquerait donc Vladimir Poutine au point de l’amener à revendiquer de vastes secteurs de l’Océan arctique, y compris en déplaçant des troupes si la fonte de la banquise était un mythe ? N’a-t-il pas les moyens de faire refaire les calculs et, si ceux du GIEC sont faux, de les balayer d’un revers de main, au lieu de les intégrer dans sa géopolitique ? Je pourrais aisément multiplier les exemples.

De manière générale, pas mal d’éléments de réponse sont présentés ici. Sans insultes. Sans gros mots. Comme un débat scientifique doit être mené. Car il y a débat. Seulement, au bout d’un moment, de l’existence de ce qui est démontré, il n’est plus utile de débattre. Tout au plus d’affiner la méthodologie.

On a récemment glosé sur un GIEC qui aurait « changé des chiffres » alors que « le réchauffement était fini ». Rien de tel : au contraire, le GIEC a affiné sa méthode et réduit des biais par l’introduction de données supplémentaires.
Il est assez gênant de constater que cette attitude précisément dictée par un souci de rigueur scientifique se retourne contre ses auteurs… juste parce que la méthodologie affinée persiste à confirmer les résultats antérieurs. Parce que les faits sont décidément têtus.

Têtus aussi, ces oiseaux d’affinité boréale qui persistent à décliner plus vite et plus fort que leurs congénères thermophiles
Ces données sont issues du STOC-EPS, un suivi des oiseaux communs qui fait partie des méthodologies que j’évoquais ici.
Pour que ces chiffres soient pipeautés, il faudrait donc que des centaines de bénévoles se concertent pour rentrer de fausses données d’espèces boréales et thermophiles. Et ce depuis vingt-cinq ans. À une époque où on ne parlait même pas encore du réchauffement… Au bout d’un moment, ça en fait du monde à mettre dans la boucle pour monter un complot. Du monde qui n’y a aucun intérêt.

Je disais plus haut que j’en avais marre du réchauffement. Car il existe, et ça m’emm… C’est que, voyez-vous, contrairement à l’opinion répandue, l’association qui m’emploie ne touche pas de « subventions massives pour combattre le réchauffement qui n’existe pas ». Le dérèglement climatique, pour la biodiversité, n’est qu’un facteur supplémentaire de dégradation des habitats naturels, un défi supplémentaire à relever pour des espèces qui sont déjà, par ailleurs, en mauvais état de conservation et n’ont donc pas l’énergie pour survivre à cela par-dessus le marché. Nous avons déjà bien assez à faire, avec des moyens ridicules, pour tenter d’enrayer une chute de biodiversité déjà rapide avant même que le changement climatique ne vienne perturber le rythme de la feuillaison, de l’éclosion des insectes et bien d’autres paramètres encore. Nous n’avons pas de crédits supplémentaires ouverts pour ça. C’est un drame de plus à combattre à moyens constants. Rien que pour cela, les naturalistes seraient les premiers des climatosceptiques, s’il existait une trace de raison scientifique de l’être. Allons. Disons les seconds après Vladimir Poutine.

Dernièrement, j’ai vu passer un article s’indignant de la « manipulation » née d’une photo d’Ours blanc famélique sur un glaçon. Et de rappeler que la population d’Ours blancs, au lieu de chuter, exploserait… mais sans préciser de sources. Or, si les derniers comptages semblent bien indiquer une augmentation du nombre d’ours, la fiabilité de ces chiffres est inconnue, car la chasse à l’Ours blanc est un sport lucratif, objet de coûteux quotas qu’on a tout intérêt à augmenter En outre, je ne serais pas très surpris si l’ours, prédateur opportuniste, passait par une brève phase bénéficiaire en cas de réchauffement, par l’apparition de proies nouvelles, y compris commensales de l’homme : à voir. Jusqu’à ce que la pénétration humaine toujours plus au nord condamne définitivement ses zones de quiétude… Quoi qu’il en soit, la photo d’un Ours blanc blessé ne constitue pas un argument scientifique, ni dans un sens ni dans l’autre, et personne n’a jamais prétendu que la validité du réchauffement reposât sur cette unique photo. De la même veine est l’argument « la banquise en 2015 a moins fondu que prévu ». De la part de « sceptiques » dont le refrain principal est que le GIEC manque de recul avec seulement 150 ans de données, est-il bien rigoureux de tirer des conclusions… d’un an ?

Bien d’autres indicateurs existent et j’en ai cité ici quelques-uns. Nulle part ils ne s’appuient sur des termes tels que « fantasme », « lobotomisation », « délire », « conneries » et autres charmants épithètes. On pourrait. On pourrait très bien jouer à appliquer ces termes au climatonégationnisme – j’emploie ce mot, non pas pour invoquer les funestes Z’eures les plus sombres, mais parce que le négationnisme consiste à rejeter en bloc des faits patents et établis. Nier n’est pas douter. En tant que démarche, le climatoscepticisme est légitime… mais il aurait dû, depuis longtemps, amener tous ses adeptes à conclure à la réalité du dérèglement climatique d’origine anthropique. Tous les indicateurs concordent. Ils sont au rouge.

Ce serait tellement plus simple pour tout le monde qu’il n’en soit rien. On devrait interdire la réalité.

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