Humanité

Le temps du choc est déjà passé, ou pas. Il sera long à le faire, parfois. Est-ce plus effroyable qu’une bombe qui tue à l’aveugle, ou moins ? Ni l’un ni l’autre, juste différemment. Le but est le même : terroriste, au sens premier.
Le mot d’ordre est évidemment de « rester digne ». Nous ne sommes pas épargnés – ce billet en est la preuve – par la vague de resterdignite qui tente de faire pièce aux récupérationnites diverses ; cruel dilemme.

Tout va trop vite. Le sang n’avait pas séché qu’aux premières réactions succédaient déjà les analyses des réactions. Le mot-dièse #JeSuisCharlie les a concentrées comme une lentille fait d’une lumière.

Mais si nous laissions une chance à l’humanité ?

Pour reprendre quelques mots déjà postés par ma petite pomme sur les réseaux sociaux, #JeSuisCharlie et pourtant, je ne me sens pas d’affinité, mais alors vraiment pas, pour les idées véhiculées depuis disons deux ans par ce journal. La démarche intellectuelle qui amenait ces dessinateurs à décrire de façon ordurière des idées, des croyances et des convictions dont il se trouve qu’elles me tiennent à cœur me révolte, je la ressens comme injuste et infondée, et inutilement blessante. Seulement, c’étaient des dessins, des mots et des idées. Auxquelles il convenait de répondre par des mots et des idées, et des dessins quand on sait faire. C’est ce qu’ils faisaient et c’est ce qu’ils attendaient que leurs adversaires fissent. C’est ça, la liberté d’expression, la confrontation d’idées d’où sort le bien commun. Non, pardon : ce n’est pas ça, cela en fait partie. La confrontation n’a évidemment pas besoin d’être ordurière. Mais elle doit en inclure la possibilité. Sinon, l’éventail du légalement exprimable se réduit, à coups de lois, de menaces et de peur, jusqu’à se muer en une étroite et dure ligne. Ce que voulaient les tueurs et ce que veulent tous les tyrans, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’ombre.

Dire #JeSuisCharlie aujourd’hui, pour moi qui n’appréciais pas la ligne de ce journal, c’est cela. Ce n’est pas, tout à coup, trouver géniale sa ligne éditoriale. Ce n’est pas céder à une espèce d’unanimisme niais et grégaire, encore moins « passer pour quelqu’un qui fait partie des bons » ou je ne sais quoi. C’est dire haut et fort qu’il n’y a pas de liberté sans liberté d’aller jusque-là dans l’expression, et de répondre avec exactement les mêmes termes si on le souhaite. Ce n’est pas dire que le bête et méchant, ou jugé tel par beaucoup de monde, constitue un meilleur symbole de la liberté d’expression que d’autres articles. C’est dire que si le bête et méchant est puni d’une mort atroce – une vraie, pas un « lynchage médiatique » – alors la liberté n’est déjà plus qu’un mot. Voilà le sens que je donne, pour ma part, au fait d’écrire #JeSuisCharlie. Il vaut pour moi et pour l’usage que j’en fais. Ce sera évidemment différent pour ses lecteurs de toujours. Ce n’est pas, par exemple, et même pour des raisons variées, celui qu’ont choisi d’accorder à ce mot-clé les auteurs d’articles intitulés « Je ne suis pas Charlie ». Il n’y a pas de définition officielle. Il suffit que chacun exprime clairement laquelle il retient pour lui-même et ce qu’il fait en conséquence.

Charlie allait trop loin dans la provocation ? C’est pour cela que leur mort doit nous révolter. La liberté d’expression existe ou non, elle ne se mètre pas. Charlie Hebdo défendait ma propre liberté, parce que la publication d’articles, à mes yeux, choquants, créait, du même coup, et garantissait ma liberté et mon droit à en faire autant de mon côté à leur égard, et ainsi de suite pour nous tous. Si l’outrance est punie de mort, alors notre vie dépendra d’une expression à la « liberté » strictement bornée, encadrée par de hauts murs de peur, à droite, à gauche, au-dessus, devant et derrière ; en-dessous, le vide. Rassurant ?
Je crois que parmi toutes les réactions qui m’ont effrayé, celle-ci est l’une des plus inquiétantes : ce discours qui consiste à dire qu’ils n’ont un peu que ce qu’ils méritent, parce qu’ils étaient allés trop loin. Un discours qu’on est loin de ne trouver que sur les comptes twitter djihadistes. Je l’ai entendu tout autour de moi de la part de croquantes et de croquants, de gens bien intentionnés, qui se moquent bien de telle ou telle religion, mais qui trouvent juste qu’en fin de compte, il y a des choses qui ne se font pas au point de mériter d’être fusillé dans son bureau.
Beaucoup ont sans doute juste envie de se rassurer, et de se dire qu’il suffit de ne pas faire ceci ou cela et qu’alors on ne risque rien. Tous les dictateurs savent que c’est une opinion répandue, et l’exploitent jusqu’au bout. « Chacun peut rester tranquillement allongé sur son canapé, vraiment à celui-là je ne ferai rien », commentait Hermann Göring au lendemain de la Nuit des longs couteaux, celle qui avait vu liquider non seulement Röhm et ses sombres séides (par d’autres plus sombres encore) mais aussi l’essentiel de ce qu’il restait, en juin 1934, d’opposants démocrates encore libres. Nous avons tous, au cœur de nous, une tentation semblable. Elle est humaine et compréhensible et lâche résignation quand même, et aucun de nous ne peut dire, tant qu’il n’a pas été mis à l’épreuve, où se trouve sa propre limite.

Nous sommes ici à un tournant ; nous avions oublié que la liberté n’était jamais acquise, et pourtant, certes, ce n’est pas depuis hier matin qu’elle est menacée de toutes parts, ici, dans notre petit Occident satisfait. Voilà qu’elle se met à comporter des risques. C’est maintenant qu’il faut refuser de faire profil bas, de conclure « qu’il y a des choses qui ne se disent pas » à cause du canon d’une arme. Il y a en effet des choses qui ne se disent pas aux termes de la loi. Lorsque nous la pensons enfreinte, c’est affaire de justice, de tribunal. Et si nous pensons cette loi trop restrictive, nous avons et nous devons défendre le droit de le dire.

Sans armes.

Il est si tentant de déclarer la guerre. Et nous risquons de nous retrouver comme eux : à tuer la liberté de tous pour défendre la nôtre, à défendre nos idées en nous plaçant du bon côté du lance-roquettes. Et les douze morts du 7 janvier 2015 mourront une deuxième fois.

Et pour répondre à une question qui m’a déjà été posée hier sur Twitter, tout ceci s’applique à n’importe quel citoyen dont on juge qu’il abuse de sa liberté d’expression. Qu’on leur oppose des arguments et des idées, et la justice en dernier recours – et libre à eux de faire de même. Et qu’on se garde aussi de mettre sur un pied d’égalité des attaques verbales ou un moindre temps de parole télévisuel avec un meurtre par balles. S’il vous plaît. On lisait hier « Et Zemmour, et Dieudonné, et Untel et Untel ils ont le droit, eux, à la provocation ? » Ben oui. Ni plus, ni moins que Cabu, Charb et les autres. Mais là, ce sont Cabu, Charb « et les autres » qui sont morts.

Pourquoi parlais-je de laisser une chance à l’humanité ?

Parce que les « Non », hier, sont venus de droite, de gauche, de lecteurs de Charlie et de contempteurs de Charlie, de chrétiens, de musulmans, de juifs, d’athées et d’agnostiques ; il en est venu d’Amérique et d’Asie, d’Afrique et d’Europe des quatre points cardinaux, de jeunes et de vieux, de leaders politiques et de passants, il en est venu de toute l’humanité. On a vu des rassemblements spontanés, tenez, dans toute l’Amérique du sud. Dans des pays où le souvenir de la liberté d’expression écrasée est autrement plus vivace parce que plus récent que chez nous. On a vu ces meurtres condamnés officiellement par l’Iran, vingt ans après l’affaire des « Versets sataniques ».
Je ne crois pas que quiconque ait imposé à toute cette humanité de suivre une sage petite ligne vivrensembliste cucul à la française. Elle aurait pu, en toute liberté, s’en foutre. Qu’elle ne l’ait pas fait est un signe.

Alors, laissons-lui une chance avant de parler d’hypocrisie ou de parier sur la date de fin de l’union sacrée. Il y a des hypocrites et aucune union sacrée ne dure. Mais c’est une belle humanité qui se dévoile dans les brefs intervalles de temps où elle est capable d’en recréer une nouvelle. S’il doit y avoir dans cette affaire un motif d’espérance et de foi, que ce soit celui-ci.

Quant à la charité, son devoir ce matin est tout tracé : prier pour les disparus, célèbres ou anonymes, héros du devoir ou victimes d’une coïncidence d’emploi du temps, pour leurs familles, pour les blessés, et pour les meurtriers. Pour notre pays et pour notre humanité.

lumicharlie

Au boulot.

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Une réflexion sur “Humanité

  1. comme très souvent en accord avec ce que tu dis. Je prie pour que de cette horreur puisse sortir quelque chose de bon, un vrai sursaut de conscience, de respect et de fraternité dans la différence.

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