L’irrigation au risque du hors sol

Je voudrais revenir ici, brièvement, sur l’affaire Sivens, ou plus exactement en élargir la perspective. Car je l’ai souvent vue mal posée, dans les articles qui ont fleuri lorsque les choses ont tourné au drame, et principalement sous l’angle « les écolos veulent empêcher d’utiliser l’eau pour nourrir les hommes ».

Premier point : c’est oublier qu’une zone humide n’a pas pour seule fonction d’offrir une réserve d’eau. On a là une lecture typique du productivisme : « l’environnement » comme réservoir de ressources, que l’on veut croire infini, mais qu’en tout cas, l’homme aurait vocation à prélever, pour un usage unique. C’est oublier que ce même « environnement », outre sa valeur intrinsèque qui ne sera pas l’objet du propos aujourd’hui, offre déjà à l’homme de multiples services lorsqu’il est en place et vivant. En l’occurrence, une zone humide « ça sert à » laisser s’épancher les crues, épurer les eaux qui y séjournent, et accueillir une biodiversité dont nous bénéficions par ailleurs. Mais pour cela, il faut la laisser faire son travail, c’est-à-dire ne pas la transformer en bassine et ne pas considérer l’eau qui s’y trouve comme n’ayant d’autre rôle qu’être puisée dans cette bassine et bue.

Second point – plus important. Nourrir l’homme est une priorité, c’est entendu. Cela nécessite, depuis le Néolithique, de produire cette nourriture, nous sommes d’accord. Maintenant, peut-on questionner un brin ce qu’on entend par culture, ce qu’on entend par nourrir : quelle production, pour qui, et comment ?

Posons alors la question autrement. Notre puissance technique nous permet, un peu partout – au moins dans les pays industrialisés où cette puissance est disponible en masse – de renverser la perspective historique de l’homme (et notamment de l’agriculteur) face à son environnement. Nous définissons notre projet sur des critères purement économiques – la production dont les cours sont les plus hauts, ou la plus subventionnée – mais de manière hors sol : à charge pour la technique de rendre le sol compatible avec le projet. Et si les coûts ne sont pas négligeables, alors présentons la facture à l’Etat (pour le coup, c’est un raisonnement « ça ne coûte rien, c’est l’Etat qui paie »). Quant à la facture environnementale, elle ira également aux autres, par exemple aux communes du littoral vendéen assoiffées par les ponctions aux nappes dues au maïs en amont, ou aux conchyliculteurs dont la production est compromise par les pollutions de l’eau que les fleuves déversent dans leurs baies. C’est tout simple. La question de l’adéquation du projet au contexte pédologique, hydrique, climatique n’est plus posée : engrais, pesticides, irrigation compenseront leurs variations. Et notre agriculture marche, hors sol, sur ces béquilles.

Un mien cousin est depuis plus de vingt ans exploitant agricole dans le Roannais. Eleveur laitier, il produit la nourriture du bétail sur l’exploitation, et se fiait au départ aux itinéraires techniques classiques et notamment au maïs, mené à grand renfort d’intrants. Parmi ce qui lui fit un jour dresser l’oreille, il y eut ce voisin qui avait inondé son blé d’engrais azoté, au point qu’il lui fallut, quelques mois plus tard, l’abreuver de produit raccourcisseur de tiges. Son jeune blé dopé dans la production de verdure était devenu trop haut et n’aurait pas supporté le poids des épis : il aurait « versé ». Et il s’agissait bien là d’une conséquence directe de l’apport d’engrais initial, non d’une variété connue pour sa sensibilité à la verse…
Lassé de tels constats, le cousin s’est mis, selon ses propres termes, à « faire ronfler la calculette plutôt que le tracteur »… et à revenir aux sources : quelles sont les cultures qui viennent le mieux dans le pays ? Lesquelles sont les mieux adaptées au sol, au climat ? Conclusion : « ici, on est un pays d’herbage ! le maïs n’a rien à y faire ».
Son exploitation remodelée selon ces principes n’a jamais été aussi rentable…
Second exemple, encore plus frappant parce qu’il se passe en Afrique australe ; un exemple présenté par un agronome zambien, et jésuite par ailleurs, lors du colloque « Chrétiens et pic de pétrole ». Voici quelques décennies, des Canadiens étaient venus mettre en place des itinéraires techniques à l’occidentale – engrais et pesticides – pour les cultures de maïs et d’arachide. Au bout d’une quinzaine d’années, on dut s’apercevoir que malgré le déversement d’intrants, le sol ne répondait littéralement plus : rien ne levait. En outre, les pesticides passant rapidement dans les nappes phréatiques et de là dans les puits du coin, la population locale était tout aussi littéralement empoisonnée, de nombreux enfants souffrant de malformations graves… Que faire ? L’agriculture biologique est entrée en scène : plus d’intrants, mais des engrais verts, des cultures intermédiaires favorables aux insectes prédateurs des ravageurs, et tout un cortège de mesures destinées à favoriser les services rendus par l’écosystème local et à s’appuyer sur eux. En d’autres termes : des pratiques agricoles pensées pour s’enraciner, au propre et au figuré, dans le contexte biologique, pédologique et climatique du lieu afin de bénéficier de ses services, au lieu d’un système faisant table rase de l’environnement et se fiant à une technique coûteuse et polluante pour reconstituer les apports naturels perdus…
Le résultat est édifiant, et durable. En deux mots : ça marche. Ça marche, dans un contexte qu’on taxera difficilement de jardinet citadin pour bobos illuminés.
Cette approche, nous a dit cet intervenant, se répand en Afrique australe mais aussi en Europe.
Sauf en France. En France, rien ne change. On crie très fort, voire on écrase des ragondins pour assener que rien ne doit changer.

A-t-on posé ces questions à Sivens ?
Quelle agriculture est censée bénéficier du barrage ? Difficile de le savoir, tant on lit tout et son contraire. L’irrigation servira-t-elle réellement les petites exploitations, comme le maraîcher bio local ? Ou au contraire, la réserve sera-t-elle siphonnée par quelques gros céréaliers, qui parachèveront l’expulsion des autres systèmes agricoles ? A qui manquera l’eau captée et pompée en amont – dans la retenue ? Quelle sera la qualité de cette eau ?
Le moins qu’on puisse dire est que les études indépendantes ne sont pas favorables à l’ouvrage, et qu’il n’est pas du tout certain que le barrage apporte aux agriculteurs locaux la réponse aux problèmes qu’ils manifestent. A court terme, sans doute. Après quelques années, c’est une autre histoire.

A-t-on réfléchi avec eux à des perspectives agricoles adaptées au temps et au lieu, autrement que par un coûteux équipement qui risque fort, à moyen terme, de favoriser l’irruption du tout-maïs, lequel expulsera tous les autres, comme cela s’est produit dans de larges parts du Bassin aquitain ? A-t-on posé la question dans ce sens ? Sommes-nous prêts à la poser partout à notre agriculture ? Il y a pourtant urgence. Ne serait-ce qu’en raison des nouvelles contraintes imposées par le réchauffement climatique, qui ne sont d’ailleurs sûrement pas étrangères aux sécheresses à répétition dans la vallée du Tescou.

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