Les métropoles et le désert français

Cet article est paru initialement sur Cahiers libres le 16 janvier dernier. Le discours du Premier ministre vient de lui redonner un zeste d’actualité: fusionner les régions, liquider les départements, amputer ce qui reste d’une partie de ses droits et de ses moyens, tel serait le programme ! La question est donc plus que jamais posée: les décideurs de la capitale se souviennent-ils qu’il existe une France hors de « PLM » ?

Il est un livre assez connu des professeurs d’histoire-géographie qui date de l’après-guerre et qui s’appelle « Paris et le désert français ». On le cite, à l’occasion, mécaniquement, un peu comme « 1515 Marignan ». Puis on opine gravement du chef et on passe à autre chose.

Depuis combien de temps n’a-t-on plus entendu un parti politique pesant plus d’un demi pour cent inscrire à son programme, de manière sérieuse, réfléchie, non démagogique, la lutte contre les déséquilibres spatiaux du territoire français ? La préservation d’un vrai tissu rural ? Une façon quelconque de remédier à ce constat hallucinant de 20% de la population concentrée dans une agglomération, engluée dans tous les problèmes qui en découlent, tandis qu’à deux cents kilomètres de là, villes et villages sont, au sens propre, en voie d’extinction ?

Ne cherchez pas. Et de manière générale, ce n’est pas la seule désertification qui est absente des débats publics, ni les suicides d’agriculteurs, ni le chômage dans les ex-villes moyennes industrielles qui parsèment encore la plupart des régions de France. C’est tout le territoire concerné. C’est, tout simplement, la plupart des régions de France.

Faites un test. Cherchez, dans l’actualité, un sujet français qui ne traite ni de Paris, ni de Marseille ; qui mentionne un autre lieu, pour autre chose qu’un fait divers ou un phénomène climatique. Ce sera vite fait. Vous en trouverez un sur les municipales à Lyon, un sur les stations alpines et peut-être un ou deux qui citera Toulouse ou Nice. Et le sport. Et c’est tout.

Il y a quelque temps, un lien a fait le buzz : une carte de France interactive qui indique le revenu moyen selon un très fin maillage de pixels. Il est ici. http://www.comeetie.fr/galerie/francepixels/#

Quelles analyses en a-t-il été tiré ?

« Regardez comme la Seine Saint Denis et les quartiers nord de Marseille apparaissent rouges par rapport à d’autres quartiers très bleus. »

Voilà certes une nouvelle.

Tout est dit : une carte de France ? Vite, réduisons-là à deux grandes villes.

Le reste ? On n’en dira, prudemment, pas un mot.

Pourtant, avant tout, sur cette carte, on voit du rouge. D’immenses zones rouges. Un pays majoritairement rouge. C’est-à-dire « pauvre ».

Non seulement cela n’a fait réagir à peu près personne, mais il n’est venu à l’idée de personne qu’il y eût quelque raison de se préoccuper de tous ces lieux. Comme si ce n’était, une fois pour toutes, plus du tout la France.

Au siècle dernier, mon professeur de géographie avait proféré une ineptie qui, hélas, fournit un élément d’explication : « l’espace rural n’a ni intérêt ni valeur, ni en lui-même, ni les gens qu’il y a dedans. Il est là pour nourrir les villes, un point c’est tout. C’est tout ce qu’on lui demande et le reste, il ne faut pas s’en occuper. »

La leçon a été tristement bien apprise.

On a fini par ignorer son existence – sauf quand on en a besoin, parfois, pour nos vacances.

On a même fini par oublier ses villes moyennes. Exit l’idée de « métropoles d’équilibre ». Une poignée de super-métropoles suffiront à l’obsession de compétitivité, et le reste… Quel reste ? On ne le condamne même plus, on ne se résigne même plus à son abandon : on l’a gommé des radars, des cartes, des dossiers, depuis trente ans au moins.

A l’instar du projet de scission du département du Rhône en département et métropole lyonnaise où, à moins d’un an de l’échéance, à peu près rien n’est prévu pour le « Rhône vert » résiduel. Ni projet, ni structures, ni rien. Comme s’il était liquidé, fermé, disparu – qu’il n’y avait plus de collines, de bois, de champs, de bourgs, de villes, d’êtres humains là-dedans.

Pourtant, que nous le voulions ou non, ce territoire, c’est aussi la France, voyez-vous. Non pas – j’anticipe l’inévitable objection – en vertu d’un quelconque pétainisme pétrole-picotin, une nostalgie (qu’on taxerait fatalement de fascisante…) de « la société d’avant-guerre », du « paysan blanc catholique de droite machin ». Non, mais d’abord parce que c’est 90% de notre territoire et une bonne part, peut-être même une majorité des Français. Des activités, des idées, des vies. Toute la vie d’un pays, en fait. Qui, à la lecture des médias nationaux, peut à bon droit se demander si elle en fait encore partie. En tout cas, ses « élites » semblent avoir répondu à la question. Par la négative.

Quel ridicule et lamentable gâchis.

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