Savoir descendre

Il y a un an, Benoît XVI renonçait à son ministère pontifical. Une démarche largement saluée par les fidèles comme courageuse, humaine, et humble.

Et rien que pour cela, il est bon de nous la remémorer.

Le chrétien, en effet, n’a pas le temps de s’ennuyer.
Appelé à travailler à la Vigne, il y trouve de quoi peiner jusqu’à épuisement, surtout s’il oublie qu’il n’est pas seul à s’escrimer entre les ceps.

Une petite relecture du Psaume 2 nous rappelle que l’affaire n’est pas neuve : « Pourquoi les nations s’agitent-elles en tumulte. et les peuples méditent-ils de vains projets ? Les rois de la terre se soulèvent, et les princes tiennent conseil ensemble, contre le Seigneur et contre son Oint. Brisons leurs liens, disent-ils, et jetons loin de nous leurs chaines ! » (Ps 2, 1-3)

Inlassablement appelés à rappeler avec douceur à l’humanité – et à nous-mêmes ! d’abord à nous-mêmes… – que le joug du Christ est aisé et son fardeau léger (Mt 11, 28-30), nous avons tôt fait de répondre avec un empressement qui vire à l’activisme frénétique. Comment être sur tous les fronts ? Comment discerner, aussi, le grave de l’accessoire, le mal profond du détail insignifiant ? Comment éviter d’être attiré par un simple chiffon rouge ?

Argh ! La réponse tombe, cinglante : tout est grave, et le pire c’est que c’est vrai. Enfin souvent. Innombrables les agressions contre la dignité de l’homme, contre l’existence même du vivant, innombrables les célébrations païennes de l’argent-roi plus sacré que la vie, les manifestations de la culture de mort. Que faire ? Où courir ? Comment ne pas se tromper de combat ?
« Je ne prends pas spécialement l’Église, faite d’hommes, comme référence. Je me méfie de la Bible, simple récit écrit par des hommes. J’écoute ce que dit le Christ à ma conscience », entend-on régulièrement.
Soit, mais considérer sa propre conscience comme la meilleure antenne christique me paraît risqué : pour ma part, ma conscience me murmure à l’oreille bien des propos dont je découvre, parfois trop tard, qu’ils n’émanaient pas de Radio-Christ. Aussi me semble-t-il prudent, comment dire ? de recouper les sources d’information.

Admettons maintenant que l’Esprit ait soufflé sur notre discernement et que nous parvenions vaille que vaille à ne pas nous tromper de Vigne. -Ce sera mon second point : l’activisme universel n’est pas sans risques. Outre celui de trop embrasser et mal étreindre, et celui du burn-out de la charité, j’en vois deux autres : la culpabilisation, et la tentation de s’imaginer investi de toute la mission du Christ. La première a été largement utilisée dans toutes les sphères militantes – non exclusivement chrétiennes, d’ailleurs – mais notamment, et je l’y ai bien connue, dans le militantisme catholique et notamment sa déclinaison sociale. L’on nous dépeignait au « caté » Jésus comme un monsieur très exigeant qui faisait les gros yeux si on ne s’occupait pas assez des petits Ethiopiens, ou qu’on ne finissait pas son assiette de petits pois ; une dame caté pleine de bonnes intentions avait même carrément avancé que nous « devrions avoir un peu honte de vivre dans un pays où on mange trop ». L’amour de Dieu ? « des conneries de tradis, rien à voir avec notre vie de tous les jours » (sic). Oh, bien sûr, si l’on s’en tient aux actes, c’est inattaquable : qui critiquerait le fait d’enseigner le partage et la prise de conscience d’une existence matériellement privilégiée ? Sauf que la charité est amour, pas expiation, main tendue vers l’autre et non marche en avant forcée par le regard sévère d’un Jésus-garde-chiourme de petits conscrits de l’humanitaire. Se mettre en mouvement sous le seul poids de la culpabilisation, qu’on a du reste vite fait de transférer sur tout ce qui bouge, il n’y a pas d’amour là-dedans, pas d’Esprit, juste de lourdes chaînes de rancœur.

Mais admettons qu’on échappe encore à ce travers et qu’on agisse pétri d’amour – le démon, cet inépuisable chenapan, nous guette encore au tournant, celui que vous aviez vu approcher dès les premières lignes : la tentation de vouloir tout faire, remédier à tout, jeter son corps sur toutes les brèches, sauver le monde. Par tous les bouts où il croule. Tout seul ou pas, d’ailleurs : mais de toutes les manières possibles, se rendant malade de chaque coin de terre où la Vie est malmenée et où l’on n’est pas. Légitime, car c’est par amour, non pas – ou pas nécessairement – par orgueil, par ivresse de toute-puissance ou ce que l’on voudra. Il serait facile de condamner cet activisme : « Tu te prends pour le Christ, tu veux sauver le monde à sa place ». Avec bien plus de subtilité, et surtout plus d’amour, un prêtre le formulait ainsi : « Seul le Christ peut sauver le monde ». Il ne s’agit plus de condamner le chrétien hyper-engagé – ou cherchant à l’être et honteux de son échec – pour charité mégalomaniaque, mais plutôt de nous rappeler qu’il est normal d’échouer là où seul le Christ peut triompher, et qu’Il n’attend pas de nous que nous fassions tout son travail. Même la sainteté ne fait pas du saint un Christ.

Nous voilà renvoyés à notre finitude spatiale et temporelle, à notre impuissance devant l’ampleur de la tâche, sans même parler des innombrables leurres, pièges et risques de choir dans un combat sans pertinence. C’est peut-être le moment le plus difficile. Non seulement parce que notre orgueil en prend un coup, mais surtout parce que la question demeure, ronge, taraude : si nous ne pouvons être partout, qu’allons-nous devoir choisir, c’est-à-dire à quoi allons-nous renoncer ? Comment ne pas s’écraser de culpabilité devant tout ce, tous ceux que nous laisserons en plan ?

Il y a quelques mois, à l’occasion des États généraux du christianisme, un débat frôla le pugilat lorsque plusieurs personnes de l’assistance, toutes très engagées, se révélèrent aussi convaincues les unes que les autres de la primauté de « leur » combat sur tous les autres… mais par malheur elles n’avaient pas toutes le même. Des apostrophes culpabilisatrices volèrent à travers la nef (« Vous vous consacrez à Ceux-ci ? Et donc ça veut dire que pour vous, Ceux-là, ils n’ont aucune valeur ? »), puis des versets embauchés pour l’occasion pour enraciner tel ou tel choix, et les bancs auraient fini par suivre si le reste de l’assistance n’avait fini par appeler au calme : Les uns se sentent appelés au service de Ceux-ci ? D’autres, de Ceux-là ? rendons plutôt grâce pour la diversité des vocations, et le fait que, même devenus peu nombreux, nous le sommes encore assez pour que les uns se consacrent à Ceux-ci et d’autres à Ceux-là, et ainsi de suite !

Épisode révélateur, car cette tentation est la nôtre, à tous. C’est tout le problème, aussi, de l’image éculée du chemin vers la sainteté : car la réalité est plutôt arborescente ou étoilée : je peux être en route, et d’un bon pas, sur quelques sujets, et, sur bien d’autres, complètement immobile, voire débaroulant la pente savonneuse de la perte, du vice et des marmites où des diables aux grandes fourches fourbissent le poivre et la coriandre. Et la résultante aux yeux de Dieu, je ne la connais pas. Pour ma part, je vous parle depuis quelques mois d’écologie chrétienne, et d’un engagement chrétien en faveur du vivant non-humain et des passerelles, ou plutôt des vaisseaux chargés de sève nourricière, par lesquels il irrigue l’humain, mais, par exemple, je n’exerce pas le moindre bénévolat en faveur des plus démunis. Question action, là-dessus, zéro : je ne m’en sens pas la force, quelque honte que j’en conçoive. Pas assez empli d’amour pour aller à la rencontre de mes frères plus fragiles. Trop dérouté par la simplicité des relations, même envers les moins lointains de mes prochains.

Tant pis : plutôt que de le faire mal et à contrecœur, on louera Dieu de susciter de nombreuses vocations, autour de moi, pour accomplir ce service dont je me sens incapable.
Lâcheté. C’est possible. Mais l’essentiel, je crois, est avant tout le regard porté sur ceux qui mènent, au nom d’une même foi, d’autres combats que les nôtres, et de nous voir complémentaires – le corps que forme l’Eglise ! – et non concurrents, et ce, quelque limitées que s’avèrent nos forces réunies. Elle serait grande, la tentation de la jouer façon austérité, de diviser « rationnellement » les énergies et de se limiter aux filiales les plus évangéliquement rentables ; mais je ne crois pas que ce serait très évangélique dans l’esprit. Et de même que les sacrifices qu’on nous impose, dans la société civile en crise économique, en matière de recherche, d’éducation, de santé, et d’écologie, c’est-à-dire de santé « intégrale », les sacrifices accomplis au nom d’une efficience maximisée de la ressource en charité nous reviendraient, et à court terme, dans la poire comme un sinistre boomerang.

Et puis, qui hiérarchisera ?

Où nous ne sommes pas en actes, me dira-t-on, on peut aisément être par la prière. C’est vrai. La prière, comme ça, c’est simple, c’est techniquement toujours possible et, je le dis sans ironie aucune, d’une efficacité souvent déroutante. Non, elle n’accomplit pas de magie. Récemment, un footballeur interviewé sur sa foi remarquait finement que si dans chaque équipe, quelqu’un priait pour la victoire des siens, il n’y aurait plus que des matchs nuls. Avec la prière, il faut se préparer à des conséquences imprévues, c’est bien connu. Reste que je suis un peu gêné à l’idée de ne la voir que comme un pis-aller. Reliquat, là aussi, du catéchisme tel que décrit plus haut, où la prière était regardée comme une niaiserie inutile, de la bonne conscience qui n’engage à rien, des mots qu’on aligne pour s’épargner d’agir. Voilà une perspective difficile à renverser : la prière doit vivifier l’action, non la remplacer ; elle est aussi conscience que seuls, nous ne pouvons rien. Mon rapport ambigu à la prière, je le constate, découle avant tout de mon manque de foi : l’action, c’est concret, c’est tangible, on en est sûr ! Mais l’efficacité de la prière ?

Je n’ai pas la réponse, non plus d’ailleurs qu’à aucune des questions abordées ici, et peut-être, lecteurs, en aurez-vous davantage. Les commentaires sont là pour ça. (Vous avez-vu ? c’est plus classieux qu’un « aller lach T koms », mais ça veut dire exactement la même chose.)

Et le rapport avec Benoît XVI, me direz-vous, car, pointilleux lecteurs, vous n’avez pas oublié qu’il était le sujet ? Oh, mais vous l’avez déjà compris : n’est-il pas la plus belle et la plus aimante des preuves que savoir renoncer peut être un acte profondément chrétien ?

Cet anniversaire fait ressurgir toutes ces questions, et même quelques esquisses de réponses.

Publicités

5 réflexions sur “Savoir descendre

  1. C’est vrai, chacun sa vocation, on est pas tous fait pour tous les jobs, etc…Et moi, les crapauds, à part le machin, c’est comme les araignées et les moustiques, je n’aime pas. Je reviens juste sur « Pas assez empli d’amour pour aller à la rencontre de mes frères plus fragiles. » La différence, c’est que Dieu a choisi de venir parmi les hommes comme le plus fragile de tous. (et pas comme un crapaud). Alors quand je rencontre mes « frères les plus fragiles », (c’est mon boulot), c’est en même temps une prière. Une façon de L’aimer, en directe. Et comme l’Amour, c’est Lui, et qu’Il est pas fou, Il me donne tout son Amour pour aimer mes frères fragiles et Lui avec. Retour à l’envoyeur, quoi. Avec au milieu, des gens heu-reux.

  2. C’est plus direct que de passer par l’intermédiaire du crapaud, c’est sûr. Mais si je considère qu’il existe une écologie chrétienne du vivant non humain, c’est parce que je sais que mes frères les plus fragiles – et les autres – se nourrissent aussi de pain bien terrestre, et que celui-ci, pour exister, requiert la présence de crapauds. C’est d’ailleurs dans cet esprit que Benoît XVI et François lancent leurs appels à préserver l’ensemble de la Création: parce que les premières victimes sont justement les plus fragiles. L’écologie, c’est prendre soin de la maison, du puits, du jardin, du garde-manger. C’est moins « en direct » et quelquefois même nos frères n’en ont pas conscience. Il leur arrive même de penser que je les délaisse et que j’accorde plus de prix au crapaud. Mais non.

  3. Si le pain requiert la présence des crapauds, alors je m’incline… et suis rassurée sur le prix que vous accordez aux amphibiens et autres bestioles. Merci de cette explication de l’écologie chrétienne. 😉

  4. A titre d’exemple, si les Amphibiens disparaissaient d’un seul coup, il en coûterait à l’agriculture US (et ce serait pareil ailleurs) 8 milliards de dollars par an en lutte contre les ravageurs… sans même prendre en compte les conséquences sur la santé publique du déversement de poisons de synthèse que représenterait une telle lutte. Même ordre de grandeur pour les chauves-souris… et voilà comment de fil en aiguille on aboutit à constater que les services rendus par les écosystèmes sont de l’ordre de grandeur du PIB planétaire. L’un des grands enjeux de l’agriculture moderne est d’ailleurs de retrouver une production qui consiste à faire fructifier l’écosystème champ au lieu de le violer ou le parasiter…
    Donc, en effet, sans crapauds, sans chauves-souris, vers de terre, hiboux, busards… pas de pain, même si l’esthétique de l’imaginaire y perd. 😉 Mais il n’y a pas cent ans que l’homme a découvert tout cela, et souvent beaucoup moins encore. Nos symboles, nos représentations, nos concepts philosophiques sont bien plus anciens que la découverte de ces réalités. Ils sont ancrés dans une perception qui ignorait l’existence de ces réseaux, la science ne les ayant pas encore détectés, et la simple observation au quotidien ne pouvant en saisir que des bribes.

  5. C’est un très joli message, et j’avoue que cette question de hiérarchie me fait penser à 3 choses:
    A la fable d’Esope reprise par Ménénius Agrippa, il y a fort longtemps (http://fr.wikisource.org/wiki/Fables_d%E2%80%99%C3%89sope/L%E2%80%99Estomac_et_les_Pieds). Chacun à son rôle a jouer et lorsque les uns arrêtent, tout s’effondre. Nier la valeur du combat des autres au nom de la valeur du sien est proprement suicidaire! Pour le corps entier d’abord, pour chacun des membres ensuite.
    A la primauté de l’Amour, qui est l’unique nécessaire. Le champ dans lequel se déploie celui-ci est une question de vocation personnelle, et c’est la charité qui permet de mesurer la valeur des actions (et aux dernières nouvelles, je crois que seul Dieu peut la mesurer, donc le jugement humain n’est pas toujours de bon conseil!)
    A la nécessité d’une prière qui précède l’action en l’accompagnant. Que ce soit le bienheureux JP II dans Redemptoris Missio ou les auteurs auxquels il se réfère (avec un petit clin d’oeil pour le grand moyen de la prière de saint Alphonse de Liguoiri), difficile de déborder d’amour quand on en est pas plein à ras bord, ou de briller comme les petites lucioles phosphorescentes qui demandent d’être restées longtemps à la lumière pour en rendre si on ne passe pas du temps au soleil.
    D’ailleurs, je finirai en disant que ce n’est pas parce qu’un élément serait moins important qu’un autre qu’il faudrait l’abandonner: le tout perd toujours à la disparition d’une de ses parties.
    Et merci beaucoup pour ces jolis textes!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s