La corneille a-t-elle mauvais genre ?

Il y a quelques jours, un événement a brièvement buzzé sur la cathosphère : le pape ayant fait procéder au lâcher de deux « colombes » pour la paix, celles-ci ont été immédiatement prises pour cible par « un corbeau noir et une mouette » (sic) ; qui sont en fait une Corneille mantelée, sous-espèce nominale de notre Corneille noire, dont elle diffère justement par une élégante chasuble grise, et un Goéland leucophée, incomparablement plus imposant qu’une simple mouette, bien reconnaissable à son manteau gris, son bec puissant et ses pattes jaunes. Des espèces communes, comme vous pourrez le voir facilement si vous vous inscrivez sur le site ornitho.it (si vous êtes inscrit sur un Faune-Quelque chose de chez nous, vos identifiants marcheront aussi) et demandez à voir les dernières observations sur Rome.
A quoi pratiquement tout le monde a réagi en décryptant là un « mauvais présage », ou au contraire « un signe », les volatiles albinos ayant échappé in extremis à leurs poursuivants.

Voilà l’occasion, chers amis lecteurs, d’aiguiser notre regard tout neuf sur la pierre de l’écologie chrétienne, et de nous libérer de quelques stéréotypes. C’est très à la mode, de lutter contre les stéréotypes. Rassurez-vous, je ne me dispose pas à expédier aux récalcitrants des lettres très méchantes en Comic Sans MS les menaçant de dénonciation à monsieur le procureur. Et j’entends bien la part de badinage qu’il y a dans cette interprétation des faits bruts ornithologiques, d’autant plus que l’Eglise, si elle nous invite à comprendre les signes et à voir Dieu en toute chose, n’a jamais trop apprécié la divination.

Les faits bruts ? en plein hiver, période où la nourriture est rare, et où même les effectifs de touristes – grands pourvoyeurs de miettes et de gras de jambon – se clairsèment dans les rues de la Ville éternelle, deux colombidés domestiques de lignée albinos sélectionnée sont brutalement expulsés d’une cage et lâchés dans l’espace en un lieu qu’ils ne connaissent pas, et s’y élancent avec une panique compréhensible mêlée d’une forte réprobation envers cette atteinte manifeste à l’Habeas plumas. Ledit espace est peuplé d’un nombre relativement considérable de Corneilles mantelées et de Goélands leucophées.
Ces espèces sont de tempérament prédateur opportuniste ; telle est leur écologie, à laquelle elles ne peuvent rien. Le décor ainsi planté, vous avez déjà tout compris : bien que la colombe inquiète soit plus difficile à capturer que du gras de jambon, aux yeux des prédateurs susdits, il y avait du candidat à la casserole dans l’air. Et il n’y a rien, mais alors vraiment rien de surprenant à ce que les malheureux symboles de paix fussent pris en chasse. C’était même couru d’avance.

Du coup, je me demande s’il est bien pertinent de persister à voir du symbole à l’ancienne dans le fonctionnement normal d’un écosystème – de la Création, quoi. Celle-ci inclut, depuis l’origine, depuis les plus archaïques bactéries, que des êtres vivants se mangent les uns les autres.
Le psalmiste, ainsi que le rédacteur du livre de Job, qui nous détaillent la diversité du vivant, nous invitent inlassablement à reconnaître la main du Créateur dans une complexité qui, souvent, nous échappe, nous déroute, désobéit à nos schémas, défie notre utilitarisme. Notre Dieu est celui qui vient se faire homme pour mieux rencontrer l’homme, mais il est aussi celui qui a « lâché l’onagre en liberté, délié la corde de l’âne sauvage » (Jb 39, 8), celui qui prend le temps de « faire pleuvoir sur une terre sans hommes, sur le désert que nul n’habite » (Jb 38, 26-27). La corneille peut bien être noire, elle est Création ; le goéland aussi, malgré un bec inquiétant qui fait les choux gras d’un film d’épouvante. Et si un de chaque course un pigeon d’une variété hautement trafiquée pour tâcher de survivre à la famine hivernale, on pourrait dire avec un peu de malice qu’y voir un symbole de la fragilité de la paix face à diverses forces maléfiques relève de la perversion du dessein divin, de la magie, de la taromancie et autres chenapanteries notoires qui vous valent à coup sûr un PointMarmiteInfernale (ça sent d’ailleurs le fagot, vous ne trouvez pas?)

Bon… plus sérieusement. Ben oui. Pourquoi ne pas relire cet épisode (sub)naturel banal – c’est la Vie. Regardons-la comme un Donné, tel qu’il est, pour que nous le recevions, tel qu’il est, libéré du poids de nos « symboles » où le noir est méchant et le blanc gentil, et le goéland omnivore plus pécheur que la colombe végétarienne.
Oui, voilà pourquoi l’enjeu est moins futile qu’il y paraît : il révèle à quel point est ancrée, en nous, une grille de lecture du vivant qui s’obstine à discerner du bon et du mauvais, de l’innocence et du péché, la présence divine et celle du Prince de ce monde, et c’est là une grille qui nous joue de bien mauvais tours au moment de discerner une question écologique, d’apprécier où se joue la survie des écosystèmes qui nous entourent, nous portent, nous nourrissent. C’est la même grille qui empêche de prendre au sérieux la protection des chauves-souris, des amphibiens ou des coléoptères carabiques, sans lesquels, pourtant, notre agriculture s’effondrerait rapidement (ou se condamnerait à un tel déversement de poisons que nous-mêmes n’y survivrions pas). C’est la même qui fait ironiser aux dépens des reptiles, quand nul n’oserait porter la main sur un cygne, fût-il vulgaire oiseau de parc, captif et introduit.

Un signe ? Pourquoi pas celui-ci ? le vivant non humain se rit de notre buzz, comme l’onagre « se rit du tumulte des villes et n’entend pas l’ânier vociférer » ; mais il désespère d’être compris de nous. L’onagre, la corneille, le goéland, le pigeon, et même Léviathan et Béhémoth, nous parlent de Dieu, et nous rappellent inlassablement que s’ils ne vivent pas, nous ne vivrons pas non plus.

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