Pour une écologie du don, une écologie du recevoir…

C’est l’été. Dans « les médias », cela se traduit par une affluence agaçante de marronniers. Non pas l’arbre qui remplira, l’automne et la rentrée venus, la cour de récréation de projectiles dont je m’étonne d’ailleurs qu’aucun croquant bien intentionné n’ait encore exigé l’interdiction ; mais le sujet saisonnier, creux et banal. Parmi les marronniers célèbres, citons l’ouverture de la pêche, la canicule-faites-boire-les-personnes-âgées, les journées rouges de Bison futé, ou encore la crise d’automne au PSG. (Note : La couverture « Francs-maçons/ cathos/ végétariens/ sectateurs du fromage râpé dans le gratin dauphinois, qui sont-ils, que veulent-ils, quels sont leurs réseaux » ou encore le palmarès des grandes écoles ne peuvent, en revanche, prétendre au titre, en raison de leur caractère récurrent, mais irrégulomadaire.)

La presse chrétienne a son marronnier de l’été : « les vacances, un temps à vivre autrement ». Après tout, on ne peut lui en faire grief – ce serait plutôt à nous de nous remuer le coccyx pour prendre un peu de recul sur notre vie en d’autres circonstances que lorsque le repos légal nous a conduit à l’ombre de quelque cloître tapi dans l’ombre des Grands Causses ou du Géant de Provence.
La preuve, je vais me risquer à mon tour à l’exercice.

Comme ça.
Sans prétendre faire le tour de la question. Même pas un arc de quelques degrés.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais notre monde libéral-libertaire, alias règne de la cupidité décomplexée, adore prendre (et conserver), pas du tout donner, ni partager, mais il n’aime pas non plus recevoir.

Hé, non. Si l’on entend recevoir par être destinataire d’un don, gratuit, non maîtrisé, voire imprévu, alors nous n’aimons pas du tout.
Déjà, parce qu’un don gratuit, c’est suspect : notre société exclusivement marchande préfère théoriser le fait qu’un don appelle toujours un contre-don, que derrière la générosité on doit toujours aller suspecter un calcul pervers ou cynique. Notre refus de croire à la gratuité d’un don reçu devrait être un signal d’alarme : à force de ne plus savoir donner, nous ne voulons plus voir le don, même quand nous en bénéficions.
Ensuite, parce que le don, le vrai, on ne le maîtrise pas. Ni sa nature, ni sa quantité, ni le moment où il survient. Il est mouvement vers nous qui parfois, nous dé-range – bien loin des cadeaux très convenus, éventuellement fixés d’avance, du calendrier officiel des fêtes marchandes. A l’image de l’un des plus beaux, le don de l’Esprit, il souffle où il veut, comme il veut – il échappe à nos prévisions, à notre contrôle, à notre désir de puissance, à notre logique de possession. Venu de l’autre, il est fondamentalement autre. Il nous emplit d’altérité. Le don est acte d’Amour. Il ne calcule pas, n’enferme pas mais ne se plie pas non plus. Il bouscule nos petites boîtes.
Au point, parfois, de nous vexer, nous troubler, susciter un rejet ou alors, une projection de nos pinces en avant – pour, quelques secondes avant le geste, transformer le fait de recevoir en acte de prise de possession.

Cette histoire de pinces me rappelle une homélie, entendue dans mon enfance, et peut-être bien pendant quelques vacances. Le prêtre faisait remarquer, justement, qu’au moment de la communion, trop d’entre nous lançaient en avant « les pinces de la main droite » – celle qui prend, qui s’empare, qui exerce le pouvoir – et il nous enjoignait de prendre garde à notre geste : non seulement présenter nos paumes ouvertes, mais placer sur le dessus notre main gauche. La main qui se sait la plus malhabile pour prendre et manipuler – et qui s’abandonne à recevoir.

A recevoir le don le plus fou, le plus imprévu, le plus infini. A recevoir non pas à notre mesure, selon nos goûts et caprices, mais à celle de notre accueil, de notre abandon à cette folie.

Cela vous paraîtra enfantin, mais je n’ai plus jamais communié sans me rappeler ce conseil. Que peut-être, d’ailleurs, vous avez eu l’occasion d’entendre ailleurs.

Réapprendre à recevoir ! Voilà une drôle d’idée. Ne faut-il pas plutôt apprendre à donner, comme le répèteraient sans doute les dames caté très catho-humanitaires de mon enfance ? Certes – mais j’ai tâché de glisser, il y a quelques lignes, que les deux étaient liés. Et puis, profiter de l’été pour apprendre à donner et à partager, ça, pour le coup, c’est le marronnier des marronniers : vous trouverez de très nombreux articles expliquant la chose bien mieux que je ne pourrai jamais le faire.

Pour ceux d’entre nous qui ont la chance de partir, les vacances, ce sera aussi l’occasion de s’immerger dans le Beau, et peut-être dans la Nature. Voilà un don très goûtu à reconnaître comme tel. Le Beau et les merveilles de la Nature – toujours donnés gratuitement, sans fin – tant que nous ne les détruisons pas avec nos grosses pinces ; déroutants, imprévus, ils le sont aussi. Ils sont toute cette folie du don, la même que le don de la Parole, de la Résurrection, de l’Esprit.1

Que d’écologie plénière dans la démarche ! Abandon de la toute-puissance et de la toute-jouissance, de l’immédiat, du tout-tout-de-suite ; contemplation, accueil, émerveillement, respect.

Oui, ce sont de bons candidats à l’exercice.
Allons les rencontrer.
N’oubliez pas : les paumes ouvertes et la main gauche en premier.

1. Il y a quelques mois, alors que je parlais, à l’occasion d’une soirée publique consacrée à l’engagement du chrétien dans la cité, de la part du travail du naturaliste de terrain qui consiste, avant d’analyser et de calculer, à se rendre disponible pour recevoir ce que la Nature lui dévoilait ici-maintenant, l’évêque auxiliaire qui intervenait lui aussi ce soir-là avait remarqué que cette attitude de disponibilité au simplement Donné, pour lui, s’appelait tout simplement prière.

Lac Long

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2 réflexions sur “Pour une écologie du don, une écologie du recevoir…

  1. Bonjour !

    Je « laïque » avec un temps de retard ! Mais « donner » et « recevoir » ne sont jamais en vacances….sans compter que nous sommes peut-être également invités à nous réjouir quand d’autres se décident à recevoir avec reconnaissance, justement !(voir la leçon de l’histoire de Jonas, par exemple)

    Bonne continuation !

    « Pep’s »

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