Prière consternée

Je suis allé près du fleuve et j’ai voulu te rencontrer dans le chant de l’eau.
Mais je n’ai entendu que le tourbillon d’acier de l’autoroute.

Je suis monté sur le plateau et je t’ai recherché dans l’air frais du matin.
Mais je n’ai senti que les remugles de l’usine chimique.

Je suis entré dans le village et je t’ai recherché dans le ballet des hirondelles.
Mais je n’ai vu voler que quelques papiers gras.

Par les prés et les vergers, j’ai recherché la Pie-grièche et le Tarier pour qu’ils me parlent de toi.
Mais je n’ai vu qu’un tracteur qui déversait des nappes de poison sur les fleurs des pêchers.

Je t’ai recherché dans cet homme au travail, faisant produire à son champ son fruit.
Mais je l’ai vu sanglé dans son scaphandre, enfermé dans sa cabine, torturant la terre pour lui arracher quelque argent.

Je t’ai recherché dans l’église au milieu du vieux bourg.
Je l’ai trouvée fermée.

Autour d’elle, ils tourbillonnaient, et poursuivaient leurs dieux.
Et toi, tu nous attends.

« Il regarde notre existence comme un amusement, la vie comme un marché où l’on se rassemble pour le gain; car, disent-ils, il faut acquérir par tous les moyens, même le crime.» (Sagesse 15, 12)

Au marché, on spécule sur la terre empoisonnée, on vend au plus offrant ton église vide d’hommes, on hoche la tête : « C’est cela, être homme, c’est cela, la nature humaine ! Dieu ne nous a-t-il pas faits ainsi ? »

Je ne sais pas si tu en tires encore amusement.

D’autres te cherchent, parfois sans te connaître. Ce matin, eux non plus, ils n’étaient pas au marché, ni sur l’autoroute. Ils cherchaient la vie au bord du fleuve, sur le plateau, dans le village. Peut-être un jour, trouveront-ils d’inattendus alliés.

« Car la créature, soumis à toi, son Créateur, déploie son énergie pour tourmenter les méchants, et se relâche pour procurer le bien de ceux qui se confient en toi. (Sagesse 16, 24) »

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5 réflexions sur “Prière consternée

  1. ne puis-je Le rencontrer en voyant l’autoroute ? question de regard.
    le regard chrétien ne doit-il pas aller jusque là ? assumer les profondeurs les plus sombres, les périphéries les plus lointaines ? voir Dieu même dans la nuit. – Devant toi même la nuit est lumière –
    ne désespérer de rien. le spiritualisme qui abandonnerai la violence du réel manquerait du même coup le spirituel.

    [cela n’enlève rien à la question écologique que pose votre article, mais pose – à coté d’elle – une question spirituelle : le statut du réel ambigu qui nous entoure ]

  2. Pas seulement question de regard. J’ai abordé cet angle, non pas avec l’autoroute, mais avec l’agriculteur. De même qu’on ne voyait plus le sens du travail de l’homme dans cet individu scaphandré déversant sans vergogne un poison mortel (en témoignait justement son scaphandre) dans l’air respiré par tous, on ne peut non plus tout idéaliser. Ce matin, dans l’autoroute, j’ai vu surtout la fuite éperdue qui tourne dos à Dieu, ivre de son toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus en écrasant la courbe des vallées, le dessin des collines, toujours plus en éventrant le Donné au profit du Prendre tout de suite, sans trop savoir où l’on va en fait – comme les passagers des trains dont parlent le Petit Prince et l’aiguilleur.
    Dieu nous appelle à aimer l’homme malgré les profondeurs les plus sombres, mais pas à en aimer la noirceur. Quand on la sonde, ne faut-il pas oser lui donner son vrai nom ?

  3. 🙂 certes on n’aime pas la noirceur, certes on peut la pamphléter, la murayer, la vitrioler. Mais, devant la misère, notre désespérance serait pire encore que la boue dénoncée. Voir la petite flamme tremblotante toujours. Dans l’homme, et même dans ses actes. Oh Dieu ! Préservez-nous de la désespérance !

  4. « Toujours plus vite, toujours plus en écrasant la courbe des vallées, le dessin des collines ».
    Autant je vous suis dans ce constat un peu attristant de ces courses folles chacun derrière son dieu, autant tout de même… Il est normal que les paysages soient façonnés par la main de l’homme, et ce que nous considérons comme un espace naturel n’est souvent que le fruit du travail des générations qui nous ont précédés : voyez le marais poitevin, drainé par les moines ; voyez la forêt des Landes, conquise sur la lande et les sables…

    • Normal ? Je ne crois pas qu’il y ait de réponse unique. Quelquefois cela a eu du sens et quelquefois pas. Quant à l’autoroute, qui fait précisément le pari d’abolir et de délaisser les chemins tracés par les générations qui nous ont précédés en tirant tout droit, évitant les villages et les points topographiques obligés, à telle enseigne qu’on y perd tout point de repère, tout en sachant son côté pratique (là encore: quelquefois oui, et quelquefois non) elle est un symbole particulièrement aigu de la rupture que constitue notre époque. Il ne s’agit plus de façonner, mais d’écraser. Bien qu’on ait persisté à conserver l’emballage verbal, on passe de l’amour à la prise de force. Nous ne pouvons plus prétendre être dans la simple continuité du passé, et c’est là que de nouveaux questionnements surgissent sur notre action. Benoît XVI avait rappelé à l’homme chrétien ses devoirs d’intendant prudent de la Création, parce qu’un réexamen est nécessaire: nous n’avons pas tous les droits, et l’action de l’homme sur « le paysage » n’est pas licite par essence.
      La forêt des Landes, du reste, ne fait pas vivre beaucoup plus d’hommes que les landes qui l’ont précédée, d’ailleurs. Ce n’est qu’un noir désert, et pure coquetterie de technocrates d’appeler « forêt » ces misérables champs de résineux où rien ne vit. Personne ne qualifie ça d’espace naturel.
      « ce que nous considérons comme un espace naturel n’est souvent que le fruit du travail des générations qui nous ont précédés » Oui, par la force des choses, mais contrairement à ce qu’on en conclut souvent, la biodiversité qui s’y trouve n’est pas le fruit de cette transformation. Indubitablement dans les deux cas que vous citez, elle serait très supérieure si l’homme n’y avait jamais touché, ceci sans présumer du « bien » ou « pas bien » d’y avoir touché avec de tout autres objectifs.

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