Démocratie, citoyens: espèces en danger

Je m’étais promis de ne pas aborder le sujet « Voldemort » du moment – le projet qu’il ne faut pas dire, le « mariage pour tous ». Je vais néanmoins le faire.

Pas tellement sur le fond du projet car d’autres l’ont fait avec plus de profondeur que je ne pourrais le faire. Un simple résumé de mon point de vue suffira. Je suis de ceux qui considèrent que dans cette histoire, les droits d’une minorité ne sont guère plus qu’un camouflage, un cheval de Troie destiné à rendre décemment impossible à repousser une offensive d’une toute autre nature. Une offensive de marchandisation de l’être humain, par le biais de l’enfant : car ce projet amène – pour toute la société, et non les seuls couples homosexuels – la création d’un droit à l’enfant et d’un nouveau paradigme de parentalité, basé sur l’intentionnalité (sic). Hé, oui : l’enfant se retrouve réduit au statut d’objet, objet de désir, objet de propriété, objet de possession revendiquée. Charge à la société, et donc à l’Etat, de le satisfaire, à la manière du versement d’une alloc’. Au besoin, on en fabriquera. Et si les « parents intentionnels », au bout d’un temps, n’en veulent plus ? Que ça ne les amuse plus, quand le poupon a grandi, par exemple ?
Cette vision-là de l’enfant, je n’appelle pas ça un progrès. J’appelle même ça un très grave pas en avant dans la déchéance de la dignité de l’homme, ce dernier progressivement réduit à son tour à un objet – d’envie, d’appropriation, d’échange, de possession ; un objet marchand.
Qu’on veuille bien se gratter le cortex avant de me gratifier des anathèmes du moment, et de toute façon les commentaires sont modérés a priori.

Mais je ne me fais pas d’illusions : il est pratiquement interdit aux « anti » de faire comprendre que ce n’est PAS la question du droit des personnes « LGBT » qui les met en mouvement. On crie « homophobes, homophobes », au pire on ajoute « hypocrite », au mieux on évoque une homophobie « inconsciente, qui ne s’avoue pas », et l’affaire est entendue.

Ce qui m’amène à ce qui me préoccupe davantage, le constat d’une démocratie décidément bien malade. Il est piquant, quelque part, de voir tant d’opposants s’épouvanter de l’autisme, de la mauvaise foi, du dénigrement puéril, du déni dont fait preuve le gouvernement à l’égard de leur position – ne savent-ils donc pas qu’il y a encore deux ans, les rôles étaient renversés ? Que les revendications des citoyens insatisfaits du gouvernement précédent étaient traitées exactement de la même manière ? Que tout comme aujourd’hui, des éditorialistes appelaient d’un ton supérieur le gouvernement à « ne pas céder à la pression de la rue » forcément « manipulée par des extrémistes » ? Que l’abyssale impopularité du sarkozysme était, déjà, largement causée par une attitude de mépris systématique, que tant de Français ont perçu ce quinquennat comme un slogan « Notre politique est géniale, vous êtes stupides, c’est pour cela que vous êtes contre » indéfiniment répété ?

Aujourd’hui, au lieu d’être appelé ennemi de la France, l’opposant reçoit l’estampille ennemi du Progrès et du droit, mais la substance est la même : deux mondes et un fossé de mépris. Par ailleurs, je n’imagine pas un instant que les partis extrêmes, malgré leurs gesticulations plébéiardes, procèderaient autrement. Mieux vaut, en tout cas, ne pas essayer. Notre droit de rétractation ne serait pas forcément garanti.

Voici donc un « pouvoir » définitivement convaincu qu’il n’a plus à se préoccuper de l’insatisfaction d’un peuple qu’il juge irrémédiablement stupide, manipulable et manipulé, conservateur et borné ; incapable, en tout cas, de discerner quoi que ce soit au sujet du bien commun, du projet de société, du contrat social. A une telle masse abrutie, certains, en cohérence, suggèrent carrément de retirer le droit de vote. Voilà qui a le mérite de la franchise et aurait dû nous alerter depuis longtemps.

En même temps, ce peuple, qu’est-il ?
N’est-ce pas « nous qui avons commencé » ? Sommes-nous sûrs de n’avoir pas alimenté nous-mêmes cette conviction moderne qu’un citoyen, un individu plutôt, se bat pour SES intérêts et jamais ceux des autres ou ceux d’une entité plus grande que lui ? Sommes-nous capables de combattre les injustices dont nous bénéficions ?

Je crois que nous sommes nombreux à répondre « oui ». Encore faut-il le faire entendre et c’est un tragique problème de nos sociétés éprises de droit de l’individu : lorsqu’on se bat pour autre chose que pour soi-même, on n’est généralement pas cru. Sincèrement pas cru par des interlocuteurs désormais incapables d’envisager que de tels raisonnements existent.
Il ne reste que la preuve par l’exemple, j’en ai peur.

Avons-nous réagi quand le discours médiatique et politique a remplacé le terme de minorité par celui de communauté ? Vous avez remarqué ? Tout le monde est une communauté. Les LGBT, les geeks, les Français issus de ceci ou originaires de cela, les musulmans, les israélites (pas les chrétiens, ni même les catholiques : on préférera parler de « l’Eglise » histoire d’en mettre une couche sur l’image d’une troupe organisée militairement, à la solde du « Vatican tentaculaire »), les hardcore gamers, les supporters de l’AS Saint-Etienne (« le peuple vert », qu’on dit souvent avoir été « offensé »), les fans de Justin Bieber, les amoureux de la boule de pétanque de Saint-Bonnet le Château.
Tous forment des communautés, qui revendiquent une identité, des droits, un statut visible et le droit de vivre sans rien concéder aux autres.
En revanche, l’ensemble des personnes de citoyenneté française…
Non.
Soit, vous appartenez à une de ces communautés et on attend de vous que vous vous comportiez selon ses règles, défendiez ses droits, portiez ses insignes. Soit, vous n’appartenez à aucune (ou refusez ce petit jeu) et vous n’appartenez à rien : vous êtes juste un individu, habilité à se comporter en communauté réduite à vous-même, vos droits, votre intérêt perso-personnel, votre refus de concéder quoi que ce fût au vivre-avec-les-autres. Mais pas question de former communauté – de projet, de destin, de lois, de vie en collectivité – avec vos pareils !
Pas besoin, donc, de « dissoudre le peuple » qui vote mal : il est déjà dissous. Dissous en une poignée de communautés et quelques dizaines de millions d’individus qui ferraillent les uns contre les autres.

Alors, on fait quoi ?
Comme ce texte commence à devenir long, je conclurai laconique. Quand on a perdu le contrôle, on remet déjà les mains sur les leviers qui sont à portée. On retrouve ses droits et ses devoirs, genre.
Par exemple, en matière d’exemplarité et de moralisation tous azimuts – cessons d’attendre qu’ILS commencent. Ils devraient ? Possible. Ils n’en font rien. Alors, faisons notre part, celle-là, au moins, on peut le décider, librement, tout de suite. Au moins ne pourra-t-on plus nous écraser d’un « on a les élus qu’on mérite ».
Devoir à la maison : commentaire de document : En 1789, une maison placardait fièrement sur la porte « Ici on s’honore du titre de citoyen ».
On ne relèvera pas les copies. Vous les gardez, nous les gardons et on en parle entre nous. Par contre, on n’attend pas trop.

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